Pensées fleuries

La mémoire ressemble à une forêt survolée. Les jeunes feuilles des plus hautes branches sont parfaitement distinctes, pendant qu’en arrière plan flou, les souvenirs de l’automne précédent, brunis et desséchés, tombent vers le sol, dissimulant progressivement le sous-bois des réminiscences.

Une image poétique, me direz-vous ? Mais un peu fade à mon goût. J’ajouterai donc que notre mémoire manque de vers de terre, de cloportes et d’autres charmants petits êtres capables de s’occuper de la décomposition des souvenirs. Sans eux, les feuilles mortes obstruent les timides petites plantes basses qui constituent la couche la plus ancienne de notre mémoire. Mais comme l’idée d’avoir des insectes dans la tête ne me plait tout de même que moyennement (et même, à bien y réfléchir, elle ne me plait pas du tout)… Personnellement, je me suis décidée à m’occuper moi-même de mon jardinage intérieur. Au milieu des feuilles desséchées, j’ai eu la chance de repérer une jolie petite pensée aux pétales colorés. Une fleur âgée de vingt ans, pourtant toujours très nette.

J’avais un peu plus de quatre ans quand cette fleur a été plantée dans le terreau de ma mémoire. À l’école maternelle, on nous avait distribué des photocopies de quelque chose que je vais reproduire le plus fidèlement possible :

Avec pour consigne d’y dessiner une fleur. Défi accepté, évidemment ! À cet âge, tout, même l’obéissance et la discipline, a l’attrait de la nouveauté. Bon, soit, l’attrait de la discipline fait généralement partie des plus éphémères. Mais intégrez au défi l’usage de feutres colorés, et l’enfant n’envisagera même plus de résister à l’idée proposée. C’est presque trop facile, d’ailleurs. On pourrait réfléchir à tous ces objets magiques qui captivent instantanément l’attention des enfants (les feutres, la pâte à modeler, les Legos, le maquillage de maman, les parapluies ouverts en intérieur, les fourmis, les trucs pailletés, les trucs colorés, les trucs qui font un bruit répétitif et agaçant, les trucs que les adultes se précipitent pour retirer en disant “non !” d’un air horrifié, etc.), mais on s’éloignerait du propos.

Bien, donc, une fleur, me demandait-on !
Tout d’abord, j’analysai très sérieusement le support fourni. On y voyait une tige et un rond-de-milieu-de-fleur (car, à quatre ans, soyons honnêtes, les termes de pistil, étamine et autres sépales m’étaient inconnus). Il fallait donc dessiner le plus important, ce qui est aux fleurs ce que les rayons sont au soleil, ce qu’on retire en énonçant : “il m’aime, un peu, beaucoup”… Les pétales, exactement ! Vous feriez un excellent enfant de quatre ans !

Hum… Pardon. Reprenons le récit.

Une fleeeuuur… Pâquerette ! L’association d’idées fut immédiate. Les pâquerettes étaient les fleurs que je connaissais le mieux, pour les avoir souvent côtoyées de très près, à quatre pattes, dans l’herbe du parc le plus proche. Tout à fait, j’étais au ras des pâquerettes (ce qui n’a pas tant changé que ça, concernant mon humour, me direz-vous ? Pfeuh !). L’utilité des pâquerettes était parfaitement claire à mes yeux : elles devaient être cueillies soigneusement, avec une tige assez longue pour faire un bouquet, à remettre ensuite soit à maman, soit au vieux monsieur gentil qui était toujours à sa fenêtre, sur le chemin du retour du parc. Donner le bouquet faisait qu’ils souriaient. Plus il y avait de pâquerettes dans le bouquet, plus le sourire était large. Tout était on ne peut plus logique, les pâquerettes étaient donc une unité de bonne humeur !

Des éléments aussi prodigieux de la vie quotidienne méritaient sans l’ombre d’un doute d’être immortalisés par une œuvre d’art. Car, n’en doutez pas, si l’adulte demande toujours à l’enfant de dessiner, c’est bien parce qu’il est un fan absolu de son art. Et non pas pour avoir la paix le temps que l’énième gribouillage soit fini, mauvaises langues que vous êtes !

Cependant… Les pétales des pâquerettes sont blancs. Dans mon absolue logique enfantine, je saisis immédiatement le problème catastrophique qui se profilait… C’était évident ! Un feutre blanc, ça n’existe pas ! Oui, ma conscience avait alors survolé la difficulté réelle qui était de dessiner en blanc sur du blanc. Ce ne serait pas drôle si on pouvait cerner tous les problèmes d’un coup, on s’ennuierait très vite, ou on abandonnerait parce qu’on aurait trop peur de l’ampleur totale des obstacles. De toutes façons, j’avais déjà vu la parade dans des livres : pour faire comprendre qu’on voulait dessiner en blanc, il fallait tout simplement dessiner les contours en noir. Les livres contiennent indéniablement une sagesse incommensurable.

J’ai donc dessiné approximativement ceci :

Le trait s’arrête de manière abrupte, remarquerez-vous de votre œil affûté.

C’est la preuve d’un élément dramatique survenu en plein élan de création artistique : feuille retirée par la maîtresse.

“C’est trop fin, voyons ! Et en noir, c’est trop triste.”

Et ainsi disparut l’œuvre morte-née dans la corbeille à papier, remplacée par une nouvelle feuille photocopiée. Retour à la case départ :

Se rendait-on compte de toute la réflexion ainsi réduite à néant ? Déjà à cet âge, je n’aimais pas les exercices binaires. Le résultat est soit bon, soit mauvais, et toutes les variations entre les deux sont forcément assimilées à “mauvais”. Tssk ! Tout ça pour encourager les esprits scientifiques au détriment de ceux créatifs. Bon, évidemment, à quatre ans, je n’avais pas encore posé ces termes exacts sur ces concept. Mais un indistinct sentiment d’injustice me gênait déjà.

Bref. Après cette intervention de la maîtresse, j’étais au moins fixée concernant les plus grandes qualités des critiques d’art : ils étaient cruels et impitoyables. Fallait-il que je sois malchanceuse au point de tomber sur une fervente opposante aux pâquerettes ? Mais, soit, ô public, ô toi l’insatiable roi, à la fois bienfaiteur et tourmenteur des artistes, je n’allais pas me laisser démotiver par un premier échec et j’allais te donner ce que tu attendais, j’allais plier ma créativité aux rigueurs réductrices de ta demande…

Des pétales plus larges, plus colorés ? C’était donc ce que tu voulais ?

Ma réponse allait être simple, mais élégante et pertinente : coquelicot !

Avec un sourire retenu, teinté de la fausse modestie de l’artiste enfantin convaincu de décrocher au moins un compliment durement mérité, je présentai mon œuvre finale à la maîtresse-critique-d’art.

La feuille finit à la corbeille. Quasi-instantanément.

“Applique-toi, ton trait est tout tordu. Ce n’est pas très joli.”

Aah, mon cœur, mon pauvre cœur ! J’avais passé plusieurs interminables minutes – pour un enfant, une minute, c’est bien plus long que pour un adulte – à peaufiner, justement, cet effet froissé unique qu’ont les pétales des coquelicots. Comme s’ils étaient mal repassés, ou faits de papier crépon. Le défi de dessiner une telle texture était d’un haut niveau, mais je n’avais pas reculé face à la difficulté. J’y avais mis toute ma volonté, persuadée, cette fois-ci, d’être félicitée. Ce second échec pesait lourd sur mes épaules miniatures. Tout tordu, mon trait, hein ? Tooooor-du ? Mais c’était voulu ! Il y avait une douloureuse différence entre discréditer mes compétences de dessin, et piétiner une idée soigneusement sélectionnée !

Fallait-il que cette rustre n’aime ni les pâquerettes, ni les coquelicots ? Ne pouvais-je disposer d’un jury plus ouvert d’esprit ?

Mortifiée, je retournai à mon pupitre, avec, comme seule compagnie, une nouvelle feuille :

S’écoulèrent plusieurs longs instants d’angoisse de la feuille-blanche-avec-tige-et-rond-de-milieu-de-fleur. Désemparée, en proie à la perplexité la plus totale, je réfléchis intensément à cette énigme affreusement complexe. Que devais-je faire ? Qu’attendait-on de moi ? Qu’étais-je donc censée tracer ?

J’avais presque épuisé toute ma maigre gamme de fleurs connues. Il me restait bien les roses, mais c’était très difficile à dessiner. Et puis, à cette époque, j’étais encore persuadée que les roses n’avaient pas de rond-de-milieu-de-fleur, parce que seuls leurs pétales étaient visibles. Elles ne convenaient donc pas au support, qui imposait le fameux rond. Je connaissais également les pissenlits, mais personne ne dessine jamais ces fleurs, sous prétexte qu’elles sont de mauvaises herbes. Et vu la sévérité dont avait déjà fait preuve la critique d’art, je ne me voyais pas tenter de renverser cette convention-là. Après, il y avait des fleurs que j’avais croisées dans des textes – je lisais déjà avec plaisir – comme les iris, les tulipes, ou le liseron. Mais quant à avoir la moindre idée de leur représentation réelle… Pour moi, ces fleurs n’étaient alors que des mots qui sonnaient bien, sans aucune image associée.

Livrée au désespoir le plus complet, je finis par me résoudre, ô misère, à briser un interdit humiliant… Oui, je l’avoue. J’ai copié sur les autres. Car tous les autres avaient déjà fini cet exercice, et avaient été félicités par la critique.

 

Ce que je découvris me fit frissonner.

C’était donc… Ça

Eh bien… S’il le fallait vraiment… S’il n’y avait aucun autre choix…

 

J’empoignai un feutre et je dessinai :

ça.

 

Cette… chose qu’on ne verra jamais nulle part dans la réalité. La critique d’art n’aurait-elle pas pu préciser dès le départ qu’elle attendait un simple plagiat d’un livre d’images pour bébé, et non pas une œuvre unique et inspirée ? Oui, le terme “bébé” est ici péjoratif. Il y a une grande différence entre un bébé, et un jeune enfant qui a pris conscience de ne plus être un bébé. Ne vous trompez jamais si vous ne souhaitez pas blesser la fierté d’un enfant.

Volontairement, j’avais choisi du bleu clair, car je ne connaissais aucune fleur réelle de cette couleur. Tant qu’à faire, autant combler à fond les attentes de fleur en plastique de la maîtresse-critique-d’art. Peut-être souhaitait-elle posséder une collection de dessins de ce genre, ce qui justifiait le fait qu’elle fasse travailler à cette basse tâche la quinzaine de petites mains qui lui étaient dévouées. Car, comme tout le monde le sait, les écoles maternelles sont en réalité des ateliers de production d’art. Et ils sont sans doute très prisés, vu la fréquence à laquelle on demande aux enfants de dessiner.

Mais, franchement, dessiner une telle chose est plus difficile qu’il y parait ! Surtout pour conserver une largeur régulière pour les pétales. À cet âge, évidemment, nous ne disposions pas de compas… Ma “fleur” se retrouvait donc avec un pétale nettement trop petit. Mais c’était toujours moins ridicule qu’un pétale chevauchant un autre, donc, bon, j’essayais de me réconforter à l’idée que j’avais choisi le compromis le moins pire.

J’avais beau être d’un naturel très enthousiaste vis-à-vis de la qualité de ce que je créais… Plus j’observais ma fleur en plastique mal formée, plus je la trouvais moche et ratée. Mais la critique d’art, sans doute inquiète de me voir buter sur un tel exercice, repassa près de mon pupitre et, découvrant le résultat de ma troisième tentative, eut un soupir soulagé et me félicita chaudement.

 

 

Incompréhension la plus totale.

 

 

J’ai passé plusieurs jours à me remettre en question suite à cet exercice, honteuse de mon incapacité à comprendre quelque chose qui leur semblait à tous si évident. J’en ai même tiré quelques cauchemars. Ne croyez jamais qu’un enfant de quatre ans réfléchit moins que vous, il le fait juste différemment et avec nettement plus de détours. Ne vous imaginez pas non plus que le sentiment de honte fait moins mal à un enfant. Comme tout ressenti négatif, ce sont les premières fois qui sont les plus douloureuses.

Je n’ai compris l’importance de ce souvenir que très récemment, quand je me suis rendue compte du nombre de “fleurs en plastique” que j’avais produites depuis lors. De toutes ces innombrables fois où j’ai fait ce qui était attendu, ce qui était considéré comme beau, comme souhaitable, comme normal, et rien d’autre, rien de moins conventionnel, rien de plus personnel. Alors qu’au fond, j’ai toujours voulu “dessiner des pâquerettes”. Parce que ça avait du sens pour moi.

 

 

Je vous laisse jardiner vos propres pensées. Je dois aller planter quelques mauvaises herbes dans ma mémoire. Car, et c’est bien ce qu’on leur reproche, ces plantes savent endurer. Mais moi, j’ai besoin de m’assurer que certains souvenirs ne se décomposent pas de si tôt…

 

Version téléchargeable : Pensées fleuries

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6 Responses to Pensées fleuries

  1. Le Canard qui est Ami avec la Bergère says:

    Très joli article, qui ouvre à la poésie et à la créativité.
    Non au diktat des maîtresses autoritaires qui ne vuelent voir ce qu’elles voient!

    • Sylk says:

      Je me rends compte que je n’avais jamais répondu à ces commentaires-là ! Merci à toi, le Canard, pour ce retour à la fois encourageant et engagé !

  2. Cromwix says:

    Je dirais que c’est un retour à l’enfance non régressif. Au contraire ! C’est drôle et touchant. Très agréable à lire !

    • Sylk says:

      Merci Cromwix de me confirmer que le texte est ressenti de manière positive ! C’était mon objectif : une ode humoristique et légère, à la gloire du “hors-sujet”. ^^

  3. Aedius says:

    condoléance :/
    tu as finalement rendu un beau dessin de buglosse des champs, mais bon ^^

    Que de talents perdu à cause de professeurs qui ne voulaient pas sortir du moule .. Pressé de ne pas voir l’élève qui ferra plus que demandé, qui réfléchira davantage ou qui simplement sera plus curieux … (oui, ceci me rends immensément triste)

    • Sylk says:

      C’est le partage du ressenti dont tu parles qui m’avait motivée pour écrire ce texte ! Mais pour être tout à fait honnête, je pense, avec beaucoup de recul, que la longue phase de “rentre dans le moule ou subis la honte” n’a pas été que négative pour moi, bien que douloureuse et contraignante. Ce sont toutes ces années-carcans qui donnent d’autant plus de goût et d’importance au fait que je sorte maintenant du chemin qui me semblait tout tracé, pour oser me lancer dans l’art. Et qui me poussent à essayer de le faire de mon mieux, comme pour prouver que c’est possible ou que j’en suis capable. S’il n’existait pas de normes, il n’existerait pas non plus d’originalité…
      Cependant, combien d’autres personnes n’ont-elles pas cette chance de pouvoir essayer de sortir des clous ? J’ai conscience d’être une privilégiée et que tout le monde ne peut pas se permettre de vivre en complet “hors-sujet”.
      Délicate question que celle de l’éducation !

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